durufle

Sur le grand compositeur catholique français Maurice Duruflé (1902-1986), dont une biographie due à Frédéric Blanc vient de paraître, de précieuses indications, trouvées sur  le très conformiste Forum Catholique.

Au milieu du désarroi dans lequel était plongée la musique liturgique post-conciliaire Maurice Duruflé n’hésita pas à descendre dans l’arène en prenant sa plume pour dénoncer l’application des « réformes » liturgiques de Vatican II. Il lança des appels angoissés dès 1965.

Cet « être exquis » était en effet profondément attristé par la « décadence vertigineuse de notre musique sacrée. Un tel désastre est sans précédent dans l’histoire de l’Eglise. Les historiens qui demain nous jugeront le feront avec une sévérité légitime. » (La Croix, 13 décembre 1967). Le Monde du 29 décembre 1966 publie un de ses article intitulé : « Pourquoi je n’écrirai pas de messe en français ».

Il s’en explique plus longuement dans un autre article : « Le chant grégorien est l’aboutissement d’un long travail de création au cours des siècles. Il avait presque sombré dans l’oubli ou la caricature au siècle dernier. Grâce aux moines de Solesmes, grâce à saint Pie X, notre XXe siècle a vu sa restauration. L’art grégorien a porté à un tel point de perfection le chant liturgique que ce serait, dans l’ordre de la culture chrétienne, une véritable catastrophe s’il disparaissait. Tous les musiciens de quelque valeur en France, en Europe et dans le monde, ne pardonneraient pas à l’Eglise cette faute. Or le chant grégorien est lié au latin. » (La France catholique, 1er juillet 1966). « Le latin avait ce caractère hiératique, cette résonance mystérieuse, convenant merveilleusement au sens sacré que n’aura jamais le français. » (La Croix, 13 décembre 1967).

Les mots qu’il emploie dans des revues spécialisées sont encore plus durs : « Sous prétexte que la langue vulgaire a été « autorisée » […] une fringale de destruction de tout ce qui appartient au passé s’empare d’une partie importante du clergé au nom du « renouveau musical liturgique ». Quel renouveau ? Jusqu’à maintenant nous voyons s’amonceler les ruines et sur ces ruines apparaissent déjà quelques minables mélodies sur des paroles françaises. […] L’assemblée des fidèles est maintenant considérée comme une assemblée de retardés ou de sous-développés qu’il faut mener à la baguette en leur faisant chanter […] les vulgarités musicales que l’on entend. […] Le résultat est que bien des paroissiens déçus et découragés, vont ailleurs chercher une messe qui a de la tenue et pendant laquelle ils pourront prier. » « Y a-t-il quelque chose de plus comique, de plus grotesque, que d’entendre articuler, sur un ton qui se veut solennel, les trois syllabes : « Saint, Saint, Saint » ? Il y avait une chaleur autrement rayonnante, autrement convaincante dans les trois Sanctus dont tout le monde comprenait parfaitement le sens des paroles. […] Ce massacre total de notre riche patrimoine grégorien aboutit à un nivellement par le bas de toutes nos fêtes liturgiques. »

Il évoque ailleurs les difficultés qu’il rencontre pour accompagner à l’orgue les « lamentables » « Seigneur, prends pitié ». Le 3 juillet 1967, en vacances à Ménerbe (sa femme Marie-Madeleine était originaire du Vaucluse), Maurice Duruflé écrivait à son fidèle ami André Fleury : « Comme toi je reste traditionaliste. Je n’admets pas qu’on renie un passé et qu’on fasse table rase d’un langage qui a servi à créer tant de chefs-d’œuvre. Le nouveau à tout prix m’exaspère. »

Duruflé, à l’occasion de ses articles publiés dans les journaux, put mesurer par l’abondant courrier qu’il reçut qu’il existait une masse silencieuse au sein du clergé qui rendait témoignage de la situation extrêmement douloureuse, sous forme voilée ou plus ferme voire véhémente selon la position hiérarchique ou le tempérament de chacun. Bien que dans ses dernières années l’éminent musicien ait cruellement souffert de la dégradation de la musique sacrée, il ne voulait pas s’enfoncer dans l’aigreur et la nostalgie mais plutôt transmettre une note réconfortante.

Voici ses réflexions prospectives dans Una Voce (n. 83, décembre 1978) et L’Orgue (n. 174, 1980) : « La désaffection dont ce chant est l’objet depuis 1965, dernière année du concile Vatican II, ne pouvait être que le présage d’une nouvelle résurrection. La richesse de sa substance musicale, son potentiel expressif, sa résonance secrète, sa spiritualité profonde étroitement liée à la liturgie pendant tant de siècles, devaient surmonter la crise qui lui avait été imposée artificiellement sous le prétexte fallacieux de prétendues décisions conciliaires. » « Disons qu’aujourd’hui le fond de l’abîme a été touché et que, dans le domaine de la musique sacrée qui nous préoccupe, un sursaut se manifeste de tous côtés. Une remontée lente mais certaine est amorcée. […] Un jour n’est peut-être pas loin où l’Eglise catholique, consciente de certains excès qui lui ont été imposés et dont elle a souffert, célèbrera dans un immense Te Deum le retour triomphal de son chant liturgique de toujours, musique sublime dans sa simplicité. »